Conférence Grothendieck

Mathématiques, histoire et pensée

Engagements politiques, écologiques et collectifs de Grothendieck

Introduction

Au tournant des années 70, contexte où la science commence à être questionnée politiquement (guerre du Vietnam, bombe atomique, montée des financements militaires, critiques des institutions universitaires, etc).

Dans ce contexte, Grothendieck voit se cristalliser un problème qui dépasse sa propre discipline : la science est devenue une force sociale, industrielle et politique, mais laissée hors de tout contrôle démocratique.

Son engagement ne se limite donc pas à dire “la science doit être morale”. Il repense entièrement la place du savant, la responsabilité scientifique, et même la notion de progrès.

« Survivre invite à une remise en cause radicale du pouvoir de la science dans la société » — Céline Pessis

1. Engagement moral contre la guerre et le militarisme

Révolte morale : Il découvre en 1969 que l’IHÉS, l’institut où il travaille, reçoit des financements militaires. C’est un choc : pour lui, même une implication indirecte dans l’appareil militaire est incompatible avec sa conception de la science.

Il voit la science comme un objet pur et plutôt théorique, qui n’a pas forcément vocation être appliquée (pour ça qu’il s’oppose à ce que ses recherches soient utilisées dans des domaines appliqués et ne travaille pas avec des ingénieurs) = les Bourbaki qui s’opposent à la diffusion des mathématiques appliquées

C’est ce qui l’amène à démissionner. Dans les textes qu’il publie ensuite, il parle du danger représenté par ce qu’il appelle la “méga-machine”, un système industriel et militaire devenu autonome, capable d’orienter la recherche sans aucune considération humaine ou écologique.

Il écrit que cette machine :

« n’obéit qu’à sa propre finalité d’expansion automatique, ignorant les réalités humaines ou écologiques »

pacifisme intégral : les scientifiques doivent « cesser tout travail pouvant déboucher sur des applications militaires » (contrairement à d’autres groupes de scientifiques de l’époque, comme le mouvement Pugwash, qui tentaient d’influencer les politiques tout en acceptant l’existence des armes nucléaires)

Mouvement Pugwash = mouvement formé en 1957 pendant la guerre froide, notamment suite à un manifeste d’Einstein et Russell ( mathématicien)

Rassemble des personnalités politiques et universitaires visant à réduire les risques de conflits armés et rechercher des parades aux risques de sécurité mondiale. LE mvt et josef rotblat (un des fondateurs) reçoivent le prix nobel de la paix en 1995: « ... pour leurs efforts en vue de diminuer la part des armes nucléaires dans la politique internationale, et, à terme, d'éliminer ces armes. »

2. Un écologisme social et politique

Elargissement de sa critique au domaine de l’écologie : il s’agit d’un problème de société profondément liés aux rapports Nord/Sud et au capitalisme

Avec Pierre Samuel, ils s’opposent aux solutions autoritaires ou technocratiques, en particulier la limitation des naissances imposée aux pays du Sud. Ils dénoncent ces politiques comme profondément injustes et aveugles aux responsabilités du Nord.

« Un Français pèse dix, cent fois plus lourd qu’un Bengali dans la balance écologique mondiale » — The Population Bomb

Survivre se distingue des mouvements écologistes de l’époque (les premier apparus et plutôt majoritaires). Par exemple le mot “environnement” n’apparaît presque pas dans la revue survivre. Il est majoritairement constitué de mathématiciens et d’ingénieurs mais ne comporte pas de biologistes ou naturalistes. Contrairement aux Amis de la Terre, Survivre ne prête pas une grande attention à l’écologie en tant que science et n’affirme pas vouloir en tirer des enseignements pratiques

De nouvelles associations, qui se nomment écologiques, se créent, à l’image des Friends of The Earth, moins centrées sur la préservation locale des espaces naturels mais cherchant plutôt à poser les questions environnementales dans une perspective globale et à repenser le développement industriel et urbain à une échelle nationale ou internationale. Pour reprendre l’expression de Fournier, fondateur de la revue la gueule ouverte, on peut parler du développement d’un « éco-gauchisme » dont il devient la figure de proue. Survivre s’inscrit au coeur de ce mouvement qui rassemble des pacifistes, des objecteurs de conscience, des scientifiques critiques, « le » mouvement communautaire, un mouvement libertaire multiforme qui connaît une vigueur nouvelle dans l’après Mai 68, autour notamment des écoles libres, et les mouvements, tout aussi variés, pour une vie naturelle ou saine, centrés sur les questions de l’alimentation ou de médecine.

→ Coopère avec les milieux non violents

→ S’inspire des formes de mobilisation des scientifiques américains : boycott des laboratoires qui travaillent à la recherche militaire, marches de protestations, invasion de congrès scientifiques

Appel à repenser les modes de vie, la consommation, et les rapports de domination mondiaux.

Ses alliés défendent une vision similaire. Denis Guedj, par exemple, affirme que la civilisation occidentale, fondée sur l’expansion et la destruction des autres cultures, doit être « détruite de l’intérieur » par l’affirmation des minorités, et conclut : « Merde à l’Universalisme et merde au rêve d’égalité ! »

La guerre au Vietnam (1966 -1970)

Il s’associe aux positionnements de Laurent Schwartz qui cherche à développer les relations internationales entre mathématiciens. Ils partagent l’idéologie de la foi et la transcendance en l’universalité de la vérité.

G. plaide pour un soutien aux mathématiciens vietnamiens (envoi d’articles, financement de voyage) au nom de "l'honneur de l’esprit humain"

Pas encore de positionnement directement politique, il est par ailleurs très opposé à l’URSS et au parti communiste (auxquels de nombreux chercheurs français sont affiliés à cette époque)

Sa vision politique

Marqué par la seconde guerre, il s’est construit un système de valeur où l’armée, assimilée aux forces primitives du Mal, se situe à l’exact opposé de la Science, qui oeuvre à l’inverse à la construction d’une solidarité internationale et du progrès de l’humanité il associe une haute valeur morale à la science se démarque des pacifistes modérés et de l'extrême gauche révolutionnaire.

La réception par les pairs scientifiques du mouvement survivre

En 1970, se déroule le congrès international des mathématiciens. Le climat est déjà tendu à cause de l’opposition entre mathématiques pures et maths appliquées.

Grothendieck distribue 1 200 exemplaires de la revue survivre pour rallier la commuunauté mathématique à sa cause. Il n’obtient que peu de sympathisants, plutôt des jeunes chercheurs sensibles aux mouvements émergents aux états unis. Lorsqu’il interrompt un chercheur russe dont la recherche pourrait être appliquée au monde militaire en lui demandant s’il ne vaudrait pas mieux arrêter de faire de la recherche. Il se brouille alors avec la majorité de ses collègues mathématiciens et bourbakiste notamment dieudonnée qui avait organisé la conférence et qui était son associé. Peu de temps après il rompt définitivement avec Schwartz, en l’accusant dans un journal, en raison de leur désaccord sur la manière de libérer le Vietnam.

« L’honorable M. Grothendieck– qui lance le mouvement Survivre – en short et crâne rasé »Un journaliste du monde
« Au congrès des mathématiciens de Nice, A.Grothendieck distribuait des tracts, il avait interrompu un mathématicien russe en l’accusant d’avoir travaillé à la bombe, alors que le congrès était organisé par Dieudonné, le collègue d’A. Grothendieck, celui qui tapait ses séminaires. Dieudonné le poussait, essayait de le chasser. » un mathématicien

Lorsqu’il diffuse la revue lors d’une conférence A.Grotendieck s’attend à de nombreuses adhésions et n’en récolte que 2 ou 3 De nombreux scientifiques lui tournent le dos après sa conférence au CERN et il est licencié du collège de france (très rare)

La recherche scientifique : critique ? éthique ? démocratie ? faut-il la continuer?

Événement marquant dans sa vie : 1970 démission de son laboratoire (rappel avec l’exposé). Depuis cette prise de position, il est sollicité de toutes parts pour ses prises de positions radicales, des écoles d’ingénieurs de province aux plus prestigieux laboratoires nationaux.

Le 27 janvier 1972, à Genève, le mathématicien Alexandre Grothendieck accepte de donner une conférence au CERN, non scientifique, qui ne porte pas sur ses travaux, intitulée : « Allons-nous continuer la recherche scientifique ? ». Il pousse la communauté scientifique à s’interroger sur le sens de son activité, mais personne ne lui répond. Cette conférence est appuyée sur certains textes de la revue Survivre et Vivre.

Il en ressort l’impression d’une collision frontale entre deux visions irréconciliables de la connaissance.

Attention : il n’est pas anti science mais plutôt celui des critiques radicales de la science en proposant une révolution épistémologique, comprenant une réforme de l’enseignement des mathématiques en cours. (voir aussi penseurs Jacques Ellul et Lewis Mumford)

Ses différentes prises de positions vis à vis de la science

critique de la séparation entre la raison et les autres modes de connaissance

« nous avons plus confiance dans les indications d’une aiguille sur un cadran qu’en ce que nous ressentons immédiatement, directement »

souhait d’une science plus ouverte à tout le monde

« la science ne serait plus la propriété d’une caste de scientifiques, la science serait la science de tous. Elle se ferait non pas dans des laboratoires par certaines personnes hautement considérées (…), elle se ferait dans les champs, dans les jardins, au chevet des malades, par tous ceux qui participent à la production dans la société, c’est-à-dire à la satisfaction de nos besoins véritables, c’est-à-dire en fait par tout le monde »

pronostic très radical sur l’avenir de la recherche

« la recherche scientifique cessera simple­ment, comme quelque chose qui (…) sera devenu entièrement inintéressant »

pensée révolutionnaire

« la solution ne proviendra pas d’un supplément de connaissances scientifiques, d’un supplément de techniques, mais qu’elle proviendra d’un changement de civilisation »

Trois ans plus tard, la revue Survivre et vivre s’arrête et Grothendieck retrouve sa passion pour les maths à l’université de Montpellier.

Démocratiser la science

Dans cette partie, il regarde par le prisme “social” de la science.

Selon lui :

Critique de la science ouverte à toustes :

La responsabilité sociale des scientifiques les incite à rendre des comptes à l’humanité entière et non seulement à guider ou faire pression sur l’action des gouvernements. C’est ce que fait le mouvement Survivre et Vivre qui est ouvert à toustes, contrairement aux autres mouvements de scientifiques engagés qui ne sont ouverts qu’aux scientifiques.

« nous appliquerons nos efforts à la base de la pyramide sociale »

La science doit produire des connaissances adéquates :

Les scientifiques doivent travailler en lien étroit avec le peuple pour produire des connaissances adéquates - qui répondent aux besoins des masses et non pour construire des armes - car ne formant pas une couche importante de la population, les scientifiques ne seraient pas capables d’agir seuls et il leur faudrait établir des liens avec l’ensemble de la population afin de la sensibiliser aux problèmes soulevés par la science. Le sursaut moral de l’humanité devrait ainsi suivre la diffusion des savoirs et se propager « en cercles concentriques à partir d’un épicentre qui serait une communauté de savants enfin conscients des périls courus et de ses responsabilités ».

La science comme “magie noire” :

La démarche scientifique n’étant pas connue, ses énoncés relèvent d’une imposition plutôt que d’une compréhension, et les constats qu’elle dresse n’interpellent pas le peuple qui s’en remet aux politiques. Puisque la science fournit les données nécessaires à la survie de l’humanité, sa démystification serait un préalable au déroulement d’un débat démocratique sur les questions d’orientation de la recherche et sur les mesures à prendre en urgence. Survivre et vivre entend démystifier la science « en faisant voir que les résultats et les méthodes de la science sont pour l’essentiel accessibles à toute personne disposant de facultés mentales normales ».

Diffusion de la science :

La responsabilité sociale des savants se déploie aussi en direction de la transmission de leur savoir : « À cette indifférence pour les implications de leurs travaux, la plupart des savants joignent une égale indifférence pour la manière dont les connaissances scientifiques sont diffusées dans les écoles ou par les moyens d’information de masse, même pour celles qui touchent de façon vitale à la vie de chacun de nous, voire à notre survie ». Survivre et vivre envisage plusieurs moyens d’action afin de vulgariser la science : organiser des cours publics - sur la biologie, l’écologie et l’économie politique -, diffuser des livres de vulgarisation scientifique de haute qualité en écologie et éditer des monographies sur des sujets particuliers afin de produire une information hors des mass média et indépendante des circuits commerciaux.

Le science aux mains du pouvoir :

La science serait victime d’un détournement de ses objectifs humanistes et d’un accaparement par la classe dirigeante. Le savoir scientifique est un enjeu primordial, seule la compréhension de sa nature - critique et universelle – peut l’empêcher d’être un instrument aux mains du pouvoir.

Coopération internationale :

Les scientifiques seraient aptes à saisir les problèmes dans leur globalité et à les résoudre collectivement dans l’idéal d’une coopération internationale au sein d’une « communauté scientifique homogène » qui serait tournée vers la survie de l’humanité.

Démocratiser la science par une bonne vulgarisation devrait ainsi rendre possible « un choix rationnel des options vitales de l’humanité ». Dans cette conception, que Michel Callon (STS) nomme “l’instruction populaire”, la science est l’outil privilégié pour poser objectivement les problèmes de l’humanité et dégager les « options » possibles.

critiques

Certains de ces aspects ne semblent guère mis en pratique par Grothendieck dans ses conférences magistrales personnelles.

Si l’on peut parler de « démocratisation » à propos de l’entreprise de Grothendieck, celle-ci n’en reste pas moins largement élitiste, mettant en jeu une conception largement diffusionniste de l’enseignement scientifique.

S’il propose un engagement tourné vers sa sphère professionnelle et prenant en compte les enjeux politiques et sociaux liés à son savoir, celui-ci s’appuie néanmoins sur le caractère universel de la raison et de la science, conférant aux scientifiques une vocation prophétique.

universalité de la science :

Le caractère universel de la science qui apparaît dans sa dimension internationale libérerait de préjugés nationaux ou de classe.

éthique

Le 4 mai 1988, Grothendieck refuse le prix Crafoord (270 000 dollars) dans une lettre ouverte qui constitue le plus cinglant réquisitoire jamais adressé à l'establishment scientifique :

"L'éthique du métier scientifique (tout au moins parmi des mathématiciens) s'est dégradée à un degré tel que le pillage pur et simple entre confrères (et surtout aux dépens de ceux qui ne sont pas en position de pouvoir se défendre) est devenu quasiment une règle générale, et qu'il est en tout cas toléré par tous, y compris dans les cas les plus flagrants et les plus iniques."

recherche “pure” (voir groupe bourbaki)

Rejoignant le groupe Bourbaki, qui ambitionne d’unifier et de refonder « la » mathématique sur des bases axiomatiques extrêmement formalisées, il embrasse sa conception d’une « recherche pure », dégagée de toute application matérielle.

critique de la posture d’expert

Certains mettent en lumière l’exploitation qui sévit dans les laboratoires comme dans les usines, la parcellisation et la hiérarchisation du travail liées aux gros appareillages techniques qui font de la recherche une quasi-industrie. Et tous de se demander : comment distinguer encore la « science » de ses « applications techniques » lorsqu’elle atteint une telle visée instrumentale ? D’autres mettent en lumière les désaccords et les doutes desdits « experts », leur étroite spécialisation qui les rend inaptes à saisir la diversité mouvante du vivant ou à maîtriser les mégasystèmes techniques dans leur intégralité

Dans une veine proche, bien que plus théorique, la revue Survivre… et Vivre s’en prend au scientisme, cette croyance en la toute-puissance de la science, dénonçant son fantasme de maîtrise du vivant et ses vaines promesses de résolution de la crise écologique dont il est pourtant à l’origine. À la revue s’adjoignent des groupes locaux, et ce petit mouvement de scientifiques critiques se transforme vite en « laboratoire idéologique de la révolution écologique française [7] ». Sa critique de la science et des experts devient une ressource clé pour toute une gamme de mouvements contestant l’autorité scientifique et la raison technique (agrobiologistes, antimilitaristes et objecteurs de conscience, comités antinucléaires, etc.).

réponse de la communauté scientifique

Il est rejeté de sa communauté (même le groupe Bourbaki lors de sa première intervention). Cela montre bien à quel point, à cette époque, l’engagement politique en tant que scientifique n’était pas monnaie courante.

Sources

Grégoire-Sannazzaro Anouk, Houdant Guilhem, Ladouas Philibert, Sireyjol Julia, van Berchem Lazar